Swisspeaks 360 – Edition 2021

Dimanche 29 août 2021, Oberwald, canton du Valais, Suisse. Une pluie très fine tombe. Elle n’était pas prévue par Swissmeteo et semble hésiter d’ailleurs à s’installer. Elle est légère mais suffisante pour sortir la veste de pluie dans le sas de départ. Ce serait dommage de partir mouillé pour un périple de 370 km. 

La Swisspeaks 360 traverse le Valais d’Oberwald jusqu’au lac Léman. Le temps maximum alloué est de 156h et à chacun de gérer ses arrêts et son sommeil. Cette année, il y a environ 400 participants.

Traversée du Valais, des glaciers au lac Léman

Voici comment la course est décrite sur le site de l’organisation:

Mon état d’esprit au moment de m’élancer dans cette aventure ? Content de bientôt m’élancer dans mon défi annuel, mais plein d’incertitudes et d’humilité.

Bien sûr la taille de l’animal – 370 km, 26.600 de D+ sur un terrain assez technique. On est jamais sûr de finir un morceau comme ça.

Et puis l’expérience de l’année passée. Le parcours était raccourci à 314 km et à partir du 2ème jour j’avais vraiment souffert musculairement. J’avais terminé certes et à la 45ème place après un regain de forme le 4èmejour, mais globalement déçu de ma performance. Au vu de ma performance au Tor des Géants en 2018, je pensais pouvoir terminer dans les 20 premiers. 

Donc cette année j’ai beaucoup changé de choses à mon entrainement, et notamment augmenté considérablement le volume à basse intensité et également le travail musculaire, et calé deux périodes d’entrainement montagne (le GR20 fin juin en 6 jours bien sympas avec les potos, et les vacances en famille à Gaschurn en Autriche avec une sortie chaque jour avant le petit déj, de 6 à 9h). Je suis hyper-motivé – c’est la course de l’année de mes 50 ans et un top 20 serait génial. Mais c’est l’inconnu : comment les muscles vont-ils réagir au bout de 24h de course ? ai-je accumulé assez de D+/D- en montagne?

Dans le sas de départ je suis avec Thierry. Nous avions couru plusieurs heures ensemble en 2018 à mi-course sur le Tor des Géants et bien sympathisé. Il avait terminé 10h devant moi. C’est un sacré montagnard qui a 150.000 m de D+ en ski de randonnée à son actif cette année.

Mentalement c’est toujours important de segmenter le trajet et pour le faire c’est assez simple, il y a 7 segments entrecoupés de 6 bases-vie avec à chaque fois autour de 50 km, sauf une étape de 70 km.

Segment 1 : Oberwald – Fiesch – 50,7 km – Le tour de chauffe

Le premier segment est assez simple : 3 montées-descente de 600m, 800m et 1.400m de D+.

Le départ est donné sous cette fine pluie qui ne durera pas. Je pars plutôt aux avants-postes et je règle mon rythme au cardio pour ne pas me laisser emporter par le rythme trop rapide du début de course. J’essaie de ne pas dépasser les 150 pulsations/min à la montée, et à la descente je déroule au feeling en restant en dedans pour ne pas endommager les muscles.

Nous faisons route commune avec Thierry en discutant pendant la plus grosse partie des deux premières bosses puis je me détache un peu à la deuxième descente. De manière générale sur cette première partie de course je me fais un peu doubler dans les montées et reprends un peu plus que le terrain perdu dans les descentes. C’est encore très dense sur les 2 premières bosses et plus d’espaces commencent à se créer ensuite. Je discute avec plusieurs coureurs dont Nicolas qui terminera à une belle 4ème place ou encore Anita Lehmann, première féminine sur toutes les premières éditions et que j’aurais l’occasion de recroiser souvent.

La troisième bosse, le Chummehorn est vraiment superbe, belle montée finale sur une arrête avec une vue magnifique.

Puis longue redescente de 1.700 m jusqu’à la première base vie, avec une belle traversée de passerelle vers la fin. J’arrive à 20h07 après 8h de course. Je pensais être dans les 30 premiers, on me dit que je suis autour de la 15ème place. Mais trop tôt pour penser au classement – l’objectif c’est de garder un rythme « en dedans » et d’avancer sans bobos. Arrêt rapide de 20 min, je recharge juste mon sac en compotes et barres, remplis mon bidon et prends mon kit grand froid qui est obligatoire (doudoune, pantalon de pluie,…) à partir cette base vie car la nuit doit être froide – tout en avalant une assiette de pates et viande en sauce –  et c’est reparti. A chaque base-vie comme sur la plupart des ultras un peu longs on récupère un sac donné au départ : chaussures de rechange, tenues de rechange, compotes et barres, chargeur pour montre/téléphone et batteries pour la lampe, nécessaire de douche, plus du matériel additionnel pour faire face aux imprévus (par exemple baton de rechange en cas de casse) et au mauvais temps. Egalement un duvet pour dormir aux bases vie et je rajoute toujours un petit oreiller.

Segment 2 : Fiesch- Eisten – 53,7 km – La première nuit

Le profil de cette deuxiéme étape est clair. Deux grosses montées-descente de 1.500-1.600 m de D+ chacune : Le col Saflischpass et le Nanzlicke, à chaque fois environ 2.600m d’altitude, avec quelques bosselettes intermédiaires. C’est la première nuit et dormir n’est pas au programme. Je reste bien concentré sur mon rythme. Je discute un moment avec deux frères espagnols dont l’un a terminé 5ème l’année passée et l’autre court la distance pour la premiére fois. Le premier sera 3ème à la dernière base vie avant de craquer complètement et de terminer 7ème, le deuxième abandonnera. Je me souviens des propos du premier : «  sur une course comme ça, tout le monde est fort les 100 premiers km, c’est au bout du 200ème qu’on voit qui l’est vraiment »…

Je vois quelques coureurs aux ravitaillements, mais sinon la nuit sera plutôt solitaire et glaciale. Les descentes sont raides et très longues, et même en y allant mollo, ça tape sur les quadriceps. L’accueil chaleureux des bénévoles aux ravitaillements redonne un boost à chaque arrêt. J’arrive à la deuxiéme base vie d’Eisten à 7:45, soit avec 2h d’avance sur mon plan de marche calé sur 110h au total. Mais les deux longues descentes ont laissé des traces alors je m’octroie une pause plus longue que les 20 min prévues et je m’allonge 30 min sans vraiment réussir à dormir, puis m’envoie une bonne assiette de pâtes bolognaises – sympa comme petit déjeuner!, avant de repartir. J’en profite pour lire les messages de soutien. Beaucoup se demandent si je ne suis pas parti trop vite – à ce stade difficile d’être catégorique mais je ne crois pas.

Je repars peu après 9h, après 1h20 d’une pause bien nécessaire après la nuit. Le soleil brille – tous les clignotants sont au vert. 

Segment 3 : Eisten – Grimentz – 51,8 km – Soleil, vues imprenables et raclette

La montée qui suit est rude sous le soleil qui tape déjà et un sentier assez difficile, mais les 1.000 m de montée à Hannigalp sont vite avalés, toujours bien concentré sur mon rythme. La descente de 400 m vers Grächen en bonne partie sur une large route forrestière encore plus. Un coureur suisse me rattrape vers la fin et arrivera juste derrière moi au restaurant au bord du lac de Grächen qui sert de ravitaillement. Je repars avant lui mais le reverrai plusieurs fois ensuite pendant cette journée. 

Après 600 m de descente bien roulante vers St Niklaus (1.100 m d’altitude) suit la plus longue montée de la course au col Augstbordpass (2.892 m).

Cela monte très rudement sous le cagnard jusqu’à mi-montée – ravitaillement de Jungu où j’arrive à 13h35. Il y a là un ravitaillement avec une vue magnifique sur les glaciers. On me demande de donner une rapide nterview live pour TV8 Mont Blanc qui suit la course – assis sur une chaise longue face aux glaciers avec un coca à la main – elle est pas belle la vie !!

Les derniers 1.000 m de montée sont interminables avec une longue traversée dans des éboulis mais je connais le chemin et cela aide grandement. J’aperçois par moment un coureur qui me suit au loin, probablement 15 min derrière. J’arrive au col peu après 16h. Les vues sont époustouflantes. Dans la descente de 1.000 m qui suit, à part le début qui est assez technique et pentu, je déroule bien.

Je profite de la fin de la descente pour un long coup de fil à la maison. Je suis accueilli sur la portion plate 500m avant le ravitaillement par mon intervieweur de Jungu qui me filmera cette fois-ci en train de courir puis de manger … une raclette !! puis une deuxième – c’est bon, ça fait du bien et sur ce type de course très longue, on peut se le permettre. Je suis le seul coureur au ravitaillement à part un coureur qui a un gros gros coup de fatigue, pense à abandonner et part dormir –  et les bénévoles sont aux petits soins.

C’est dans la fraicheur agréable du début de soirée que j’attaque la dernière bosse avant la base vie de Grimentz : les 1.000 m de D+ du col de Forclettaz (2.874m). Je me couvre à partir de 2.500 m car il fait froid et le vent souffle. Les lumières du soleil couchant sur le col sont magiques.

La descente qui suit est très technique sur 300m de D- jusqu’au ravitaillement intermédiaire de Tsahélet, une tente pas très accueillante sans rien pour s’assoir à proximité d’une bergerie, mais je suis ralenti par une forte douleur sur le dessus du pied droit. J’essaie plusieurs fois de modifier le laçage pour soulager mais sans grand succès. Je perds du temps et un coureur me dépasse. La seule solution pour rendre supportable semble être de totalement desserrer le lacet – dangereux dans les descentes, un « game over » sur entorse est si vite arrivé. A ce moment il reste 220 km, il fait nuit et froid et je me dis que ça va être compliqué.

Je passe le reste de la descente (1.500 m de D- en tout) à essayer de résoudre le problème sans grand succès, et donc en multipliant les petits arrêts. Les 3-4 km de faux-plats en remontée qui suivent vers Grimentz soulagent à ce niveau mais nous sommes au cœur de la deuxième nuit et le sommeil commence à me tomber dessus. 

J’arrive à la base vie de Grimentz à 22h40, autant dire un timing parfait pour commencer par me faire indiquer le dortoir. Une bonne douche chaude et avec difficulté je finis par m’endormir, seul dans un dortoir pour 6. 1h30 plus tard, attablé dvant une assiette de pates et viande en sauce, j’équipe mes pieds : je colle sur le dessus une espèce de rembourrage prévu pour mettre sur les ampoules, puis je change de chaussures (mais malheureusement j’ai deux fois le même modèle -les Ultra 3 de Salomon dont j’étais très content jusque là). Quelques autres coureurs sont également présents et ça discute sympa. Dont Thierry avec qui j’ai pris le départ qui arrive mais doit encore dormir, ou encore Denis Zimmermann. Au total ce sera de loin mon arrêt le plus long : 3h20

Segemnt 4 : Grimentz – Grande Dixence – 40 km – La deuxième nuit, la mi-course

Je repars à 2h du matin bien reposé pour la longue montée de 1.400m de D+ vers la cabane des Becs Bossons, point culminant de la course à 2.973 m, et après 45 min je me fais reprendre et dépasser sucessivement par deux concurrents qui montent à un rythme supérieur au mien – les deux ont la même technique avec les bâtons : ils vont chercher devant avec les deux batons en même temps et ça a l’air pluis efficace que ma technique alternée. Douze ans que je pratique ce sport et appremment encore beaucoup à apprendre. J’essaierai cette technique par la suite dans la course et l’adopterai. Au refuge des Becs Bossons, peu après 5h du matin, un concurrent dort à même le sol dans la salle principale. Les deux coureurs qui m’ont doublé ont du arriver 10 min avant moi et sont déjà repartis. Je prends mon temps, discute un peu avec les bénévoles, prend un bon café et repars 20 min plus tard…

Le début de la descente de nuit est bien technique, puis cela devient plus roulant. 1.600 m de D- au total. Pour les pieds, après avoir tout essayé, je cours lacet desserré – cela oblige à beaucoup de vigilance et me génèrera des ampoules plus tard dans la course, mais c’est un moindre mal. La descente reste mon point fort et je reprends les deux autres coureurs avant l’arrivée à Evolène à 7:35. Et nous prenons un bon café tous les trois en discutant au ravitaillement: Matthieu qui a terminé à une belle 7ème place l’année dernière, et Paul un anglais qui court la distance pour la 1ère fois.

Je laisse les deux repartir devant et profite du plat de la traversée d’Evolène pour appeler à la maison – ce qui regonfle le moral !!

La montée à Chemeuille est rude car je commence à être fatigué – j’y arrive à 10h et demande à pouvoir m’allonger. Je dors 10 min sur une des couchettes des sympathiques bénévoles et ensuite descend une bonne omelette avant de repartir. Cela fait 185 km et c’est donc la mi-course !!!

Moins d’1h plus tard j’atteins le col de la Meina avec la vue imprenable sur le barrage de Grande Dixence. 850 m de descente suivi de 250m de remontée droit dans la pente et voici la base vie de Grande Dixence. On est mardi 13h, soit 49h de course.

Mes parents m’attendent là, ils ont fait la route de Chamonix –  cela fait vraiment du bien de les voir. Je commence par aller dormir 30 min puis je viens manger. Je me fais chouchouter : boissons et nourriture apportées à la table, aide à la recharge du sac (eau, compotes, batterie,…), massage des jambes pendant que je mange,… . Cela fait un bien fou !

Je repars une bonne heure et demi plus tard.

Segment 5 : Grande Dixence – Finhaut – 70 km – le gros morceau !

Cette étape a été rallongée de 20 km par rapport à l’an dernier – elle s’arrêtait à Champex. C’est donc le gros morceau. 

La première partie : montée au col Prafleuri, traversée au Grand Désert puis passage du col de Louvie est vraiment superbe. Le Grand Désert est un enchevêtrement de pierres à 2.800 m d’altitude sur plusieurs kilomètres – une sorte de gigantesque éboulis nécessitant une attention de tous les instants, entrecoupé de quelques lacs d’altitude et de névés. C’est sauvage, c’est beau, il y a même quelques bouquetins, mais la progression est lente.

L’an dernier une couche de neige cachait les pierres par endroits ce qui ralentissait encore plus la progression. Avant la remontée au col de Louvie, un point de contrôle /assistance tenu par deux guides : 2 petites tentes au milieu de l’immensité de pierre. Je demande à pouvoir m’allonger 10 minutes : je ne m’endors pas encore en marchant, mais le sommeil commence à se faire sentir et je sais la descente à venir interminable.

Lorsque je repars, Anita Lehmann vient d’arriver et repartira quelques minutes derrière moi – le passage au col de Louvie comporte quelques passages de grimpette où les mains sont nécessaires, puis arrive la longue descente. Anita me dépasse au tout début dans la partie très technique mais je maintiendrai un écart de quelques minutes tout au long des 1.500 m de descente, entrecoupés par le passage au lac de Louvie. Je dois m’accrocher pour cela car la lassitude se fait sentir.

Lac de Louvie

Peu après le lac, dans la descente finale, je sors la frontale : la nuit tombe doucement. L’arrivée au ravitaillement de Plampro vers 22h est vraiment grandiose : les bénévoles voient les coureurs arriver car on fait une boucle juste au dessus du ravitaillement et on a l’impression que tout le village est présent et encourage. Le ravitaillement est connu pour sa convivialité et pour sa raclette ! Alors je me laisse tenter et j’en reprendrai même une deuxième. Parmi les bénevoles qui viennent taper la discute, Emily Vaudan, 3ème femme l’année dernière et vainqueur également du trail Verbier Saint Bernard. Elle ne particpe pas cette année et est là comme bénévole – c’est ça l’esprit du trail ! Chapeau ! Côté coureur, j’utilise mon allemand avec les trois présents : Denise Zimmermann assistée par son compagnon – elle a devant elle une grande boite pleine de petites cases avec tous ses ravitaillements dedans – rien n’a l’air laissé au hasard, Anita Lehmann qui part dormir assez vite et puis Hendrik, un jeune allemand de Hambourg qui arrive une dizaine de minutes après moi.

Je repars le deuxième une quinzaine de minutes derrière Denise. Dans la partie qui suit j’avais explosé l’année derniére terrassé par le sommeil et en détresse musculaire – j’avais perdu beaucoup de temps et ce fut un calvaire.

D’abord la montée à la Cabane Brunet, 800 m de D+ droits dans la pente dans la forêt, avec pas toujours du chemin. C’est dur à nouveau et interminable – le moral en prend un coup, mais rien à voir avec l’an dernier. Aux 2/3 une frontale me rattrape très vite – c’est Hendrik qui a un rythme en montée vraiment impressionant. Il me laisse sur place – je le reverrai encore une fois plus tard dans la nuit, avant qu’il ne fasse un finish incroyable et termine 3ème. A la Cabane Brunet, les bénévoles m’ont prévenu : la porte est ouverte et il y a du thé chaud. Alors je m’arrête et fais un somme de 10 min sur le banc bien au chaud. 

La suite c’est une longue traversée, alternance de petites montées et descentes avant une montée finale de 400 m de D+. Le sommeil me retombe très vite dessus – rien à faire, je m’endors en marchant et je manque de tomber plusieurs fois, il faut s’arrêter, c’est une question de sécurité. Je cherche un moment l’endroit idéal, abrité du vent et finit par tomber sur une cabane en pierre en ruine – ça fera l’affaire, j’ enlève mes chaussures et me glisse dans mon bivi, réveil sur 10 min. Lorsque ça sonne, pas encore bon, je remets 10 min de plus. Puis je prends une compote et c’est reparti. Malgré l’air glacial, ce n’est pas la grande fraicheur, mais je retrouve un rythme acceptable jusqu’à la cabane de Mille où j’arrive à 2h du matin.

Comme l’année derniére, trois transats dans l’antichambre du refuge, devant les toilettes. Cette année, une différence, des couvertures sont disponibles – je mets ma doudoune et m’emmitoufle pour 30 min. A mes côtés, 2 courreurs, je verrai après qu’il s’agit d’Hendrik et de Denise Zimmermann. Anita arrive une dizaine de minutes après et viendra remplacer Denise. Au vu des degrés de fraicheur respective, il est déjà clair pour moi qu’Anita terminera devant Denise. Au réveil, il fait vraiment froid sous la tente qui est devant le refuge et sert de ravitaillement – Denise et Hendrik repartent bien avant moi et je prends le temps de bien m’alimenter et des boissons chaudes : bouillon, café. 

Je repars à 3h du matin équipé pour la seule fois de la course de quatre couches (Tshirt, polaire, veste de pluie et mini doudoune) pour une petite remontée de 100m de D+ suivie de 1500m de D- jusqu’à Orsières et 200 m de D+ de remontée jusqu’à Prassurny. J’enlèverai les couches au fur et à mnesure de la redescente dans la vallée vers Orsières. J’ai tretrouvé une bonne pêche et je descend à bon rythme. Sur la fin je rattrappe Denise et nous discutons pendant toute la remontée sur Prassurny, à la fin avec Hendrik également. 

Nous y arrivons peu avant 6h du matin. Luca Papi est en train de petit déjeuner ! Luca Papi ! Bon il vient de dormir près de 3h et je ne le reverrai plus, il terminera 5h devant moi. Mais quand même une première pour moi de côtoyer un champion comme ça sur une course !

Je fais un somme, prends un bon petit déjeuner (des pâtes pour ne pas changer) – Thierry arrive peu avant que je reparte et il va dormir. En gros il fait toute la course 1 à 2h deriière moi et c’est toujours sympa de le voir aux ravitaillements. Je suis à peu près sûr qu’il finira par me passer, je me souviens de son finish incroyable au TdG 2018. Je repars au bout de 50 min pour la montée la plus rude de la course : les 1500m de D+ de la fenêtre d’Arpette. Au début je suis 50m derrière Anita et Denise qui discutent, puis je les laisse partir, elles montent clairement plus vite que moi.  La fin est très technique – ce sont des gros blocs enchevêtrés parmi lesquels il faut trouver son chemin, puis très raide. Les 10km me prennent plus de 4h et j’arrive explosé. En haut deux bénévoles proposent à boire, dont un qui allume sans nuances un groupe de randonneuses italiennes.

Fenêtre d’Arpette

Le début de la descente est à nouveau très technique, il faut parfois mettre les mains. J’ai à nouveau essayé de resserrer ma chaussure et le résultat est immédiat. La douleur est telle que je me demande si je vais pouvoir aller au bout. En desserrant à nouveau, cela finit par passer. Je rattrappe Denise vers la fin de la descente et peu avant le ravitaillement je vois la famille de Thierry qui l’attend. Ils font un suivi / assistance en camping car et donc je les vois très régulièrement aux bases vie. Très sympathiques.

J’arrive à Trient vers midi et j’ai la bonne surprise de mes parents qui m’attendent avec un couple d’amis. Je prend mon trio habituel : eau minérale, coca, banane et m’assois 10 min en tapant la discute. 

L’étape qui suit jusqu’à la base vie de Finhaut est très facile sur le papier- petite remontée  de 300m puis descente de 700m dans les gorges et remontée de 300m de l’autre côté, le tout sur 8km, mais il fait très chaud et la fatigue me tombe dessus – je n’avance plus, le passage dans les gorges est interminable. Un coureur allemand me rattrappe mais une douleur au genou le terrasse, il abandonnera à la base vie. La remontée des gorges est très raide et ultra-pénible – je finis par arriver  vers 15h20, exténué. Mes parents qui m’attendent également à Finhaut voient tout de suite le changement d’état de forme. La course a démarré il y a 3 jours et 3 heures.

Moment d’émotion, je suis aussi accueilli par mes amis Vincent, Gwenael et Marguerite, mari, fils et maman de Chantal – amie de Berlin originaire de Finhaut qui les a /nous a quitté il y a quelques mois après un long et extrêmement courageux combat contre le cancer : un vrai exemple, une belle énergie positive ! Tous les trois sont bénévoles à la base vie et s’occupent de moi de manière vraiment gentille. 

Je commence par dormir 40 min dans un gymnase équipé de dizaines de tapis mousse où seul un autre coureur dort – puis suit un vrai repas trois plats – servi par Marguerite – que je mange en me faisant masser à nouveau les jambes par ma maman. J’avais vraiment besoin d’une bonne pause et je repars au bout de 2h. Je me suis bien refait la cerise. Restent probablement une trentaine d’heures dont une nuit complète, la quatrième.

Segment 6 : Finhaut – Les Crosets – 42 km – la  quatrième nuit, dodo à chaque ravito

J’avale les 1.200 m de la montée au Col de Fenestral sans encombre – je suis frais suite à la longue pause et je suis dans un bon rythme – je suis en douzième position et une belle performance commence à être possible dans mon esprit et me motive. En même temps je sais qu’il reste 100 km et qu’il ne faut pas s’emballer, juste rester concentré et dans le rythme.

La descente à Emaney est très technique – au départ hors sentier avec quelques passages limite désescalade. Je suis assez à l’aise sur ce genre de terrain mais je me fais quand même doubler par un concurrent qui l’est encore plus. Bravo, course bien gérée, je ne l’ai pas encore vu de la course et ne le reverrai plus, il terminera 6ème avec 4h d’avance sur moi.

La suite de cette descente est un sentier extrêmement casse gueule avec des pierres humides très glissantes. L’année passée j’avais fait cette portion de nuit avec 2 grosses chutes bien douloureuses sur le dos. La nuit tombe, alors j’accélère pour terminer cette portion de jour. Arrivé à la bergerie d’Emaney je sors ma frontale et suivent 600 m de D+ de remontée au col d’Emaney puis une longue redescente vers le lac et l’auberge de Salanfe pendant laquelle une chappe de fatigue commence à me retomber dessus. J’arrive à 00h20, je sais que la nuit sera longue et je m’octroie 30 min de sommeil sur un lit de camp, pour un arrêt d’1h au total. Denise Zimmermann vient de dormir et s’apprête à repartir – elle repartira une vingtaine de minutes avant moi. Bouillon, café, banane et c’est reparti pour la montée au col de Susanfe très minérale tout du long. Malgré le somme réalisé, ce sont les heures compliquées – autour de 2h du matin et le sommeil handicape clairement ma progression. J’hésite à m’allonger 10 min au bord du chemin mais finalement vais jusqu’au col. Pas de frontales en vue ni devant ni derrière mais je sais qu’il faut garder le rythme. La descente sur un sentier caillouteux pas facile à courir est vite avalée. 

Le ravitaillement de la cabane de Susanfe est une tente ouverte, mais je demande aux bénévoles à pouvoir dormir et gentiment ils me font rentrer dans la cabane et je peux dormir 15 min enroulé dans une couverture à même le sol. Nécessaire !

Dans la descente qui suit, une frontale revient sur moi, et j’en aperçois une devant –  puis vient un passage assez vertigineux, un peu via ferrata équipé de chaines, le pas d’Encel – j’aime bien ce genre de passage et le descend assez vite, doublant Denise au passage. Dans la petite remontée qui suit j’accélère pour ne pas me faire doubler mais je me fais finalement doubler par un coureur peu avant le  ravitaillement de Barme. Il est 5h30 – encore 1h30 de nuit et plus de 3h pour atteindre la base vie des Crozets. J’ai un choix à faire : avancer tant bien que mal – probablement assez lentement vu mon état jusqu’à la base vie et y dormir, mails il sera autour de 9h – ou alors profiter de la fin de nuit pour dormir maintenant, repartir au jour levant et faire un arrêt beaucoup plus rapide à la base vie des Crozets. J’opte pour cette dernière option et un bénévole sympa me transporte un lit de camp de la tente où il gèle vers la cabane où un autre coureur dort déjà – je crois reconnaitre Matthieu déjà rencontré plus tôt. Denise Zimmermann arrive 15 min après et s’arrête aussi pour un somme.

Je repartirai une bonne heure plus tard à l’aube – l’étape jusqu’à la base vie est relativement facile – 12 km avec deux montées descente de 300 de D+/D- et avec le soleil, comme d’habitude, tout change et une bonne énergie revient.

J’arrive à la base vie vers 9h30 sans voir aucun autre coureur – je suis en treizième position, mais j’ai dormi plusieurs fois dans la nuit et je vais pouvoir faire un arrêt relativement rapide et repartir en 11ème position. J’avale un hachis parmentier et une salade, change de tenue, et ravitaille mon sac, le tout en 20 min. Thierry arrive juste 10 min après moi et ne s’arrêtera pas longtemps non plus, suivi de près par deux autres concurrents dont Denise Zimmermann.

Segment 7 : Les Crozets – Le Bouveret – 56 km – le long sprint final et l’arrivée

Je repars gonflé à bloc. Il reste 56 km, je suis 11ème. Devant, il y a un coureur à une grosse demi-heure – mais plutôt en mode remontée et un autre à 1h30 – donc ça va être difficile de faire grand-chose, sauf sur un coup de mou. Derrière, j’ai trois coureurs dans les 30 min et ensuite un trou d’au moins 2h. Il y a plusieurs montées dont certaines très raides, mais aucune difficulté majeure, la plus grosse montée étant de 600 m de D+.

Toute la premiére montée, je suis à fond – en gros je me répète deux choses : c’est la course de mes 50 ans, je lâche rien et ma place va être chère. Le col des portes de l’hiver est vite passé. Dans la descente qui suit je déchante un peu car une contracture à la cuisse droite m’empêche d’attaquer comme je voudrais et me fait craindre de ne pouvoir tenir le rythme. Je m’accroche et dans la longue portion plate avant Morgins, la gêne disparait et je peux accélérer. Comme pour tous les ravitaillements de cette dernière journée, je fais un ravitaillement express de quelques minutes à Morgins : coca, eau minérale, banane, recharge d’eau et c’est reparti. Dans la montée qui suit, je vois soudain un coureur qui arrive derrière moi comme sorti de nulle part – je mets quelques minutes à réaliser qu’en fait c’est le coureur italien qui était 1h30 devant et a du faire un somme sur le chemin. Il a l’air complètement cuit et je le laisse sur place – il terminera près de 4h et 4 places derrière.

Je passe le ravitaillement de Conches et dans la montée raide à la Tour de Dion, j’aperçois le coureur qui est devant – il a environ 20 min d’avance. Je pense qu’il me voit aussi et accèlère, je ne le reverrai plus et il terminera 55min devant.

Peu avant le ravitaillement du chalet de Blansex, je vois une balise au loin accrochée à une bergerie et plus aucune devant – je monte 10 bonnes minutes et plus de balises. Ah non trop bête pas le moment de perdre du temps, le balisage avait été parfait jusque là – tout comme toute l’organisation de la course d’ailleurs (super ravitaillements très variés et bénévoles vraiment sympas). Heureusement j’ai la trace sur Iphigénie sur mon portable et je vois que je suis à 500 m de la trace qui tournait plus bas, derrière une autre bergerie. Je cours et retrouve le chemin – 15-20 min de perdue. Au ravitaillement qui suit, lorsque je repars, je vois un coureur qui arrive. L’écart a fondu et doit donc être de 15 min max alors qu’il reste environ 8h de course. Cela fait un bon coup au moral, alors que je suis à fond sous le soleil depuis Les Crozets il y a 7h et que je commence à avoir les jambes vraiment lourdes.

Si j’avais été onzième à ce moment là, je pense que j’aurais lâché l’affaire parce que terminer 11ème ou 12ème, cela ne change rien – par contre symboliquement faire un top 10 pour la course de l’année de mes 50 ans, je dois dire que ça me fait quelque chose alors je ne lâche rien. Je ne prends même plus de le temps de mettre de la créme Nok sur mes pieds, alors qu’avec la chaussure désserrée, ça bouge – cela se soldera par de bonnes ampoules mais qui n’auront pas le temps de me faire vraiment souffir. A l’avant dernier ravitaillement à Taney j’ai 16 min d’avance – il reste encore 4h de course alors je refuse la croute au fromage aux champignons proposée par les adorables bénévoles – un truc de fou, jamais je n’avais dit non à une croute au fromage !

Je fais la dernière montée, le Pas de Lovenex, 400 m de D+ en attaquant, et en me retournant souvent pour voir si personne ne revient sur moi. Suit une partie de descente assez technique après le col de la Croix – j’ai du mal à aller très vite car les jambes sont raides et les quadris tous contractés et quand j’arrive à la partie plus roulante, je vois mon poursuivant qui doit être 5 min derrière. Il doit rester 2h30 de course et je pars comme un fou. Je rejoins bientôt un chemin forrestier puis une portion de route en descente, je suis à plus de 15 km/h. Au dernier ravitaillement, au Freney, je prends juste un coca rapide et je continue sur le même rythme. Reste environ 1h45 de course : Une dernière petite remontée de 180m sur 2-3 km et ensuite plus que de la descente mais avec de longues portions à flanc de coteau sur un chemin plein de racines et de pierres. La nuit est tombée, donc cette dernière portion est à la frontale. Physiquement je suis à bout, donc j’alterne course à fond et petites portions de marche pour me refaire. Je me fais donner les écarts régulièrement au téléphone, mais vu que le système de suivi ne marche pas très bien, j’ai toujours peur de voir une frontale débarquer derrière moi. A mi-pente je bute sur une pierre et chute très lourdement – heureusement un peu de côté et la tête ne touche pas, je m’en tire avec quelques bleus et contusions à l’épaule et la hanche – et repart de plus belle.

Cette descente – comme souvent les dernières descentes sur ce genre de course – me semble interminable, mais les premières maisons du Bouveret commencent à apparaitre et bientôt au bord du lac Léman quelques restaurants où les gens applaudissent et enfin le chapiteau où se trouve la ligne d’arrivée.

Evidemment  à 22h30, plus grand monde – la première féminine, Anita Lehmann est arrivée il y a 1h30, 8ème au scratch, et ensuite le public est parti diner –  quelques bénévoles, la famille de mon copain Thierry qui m’accueille très gentiment, prend quelques photos et partage une bière de l’arrivée avec moi, puis mes parents qui arrivent 30 min plus tard – j’ai été plus rapide que prévu. En même temps, compliqué de garder une grosse ambiance permanente quand les arrivées s’étalent sur 3 jours. 

Je termine donc 10ème en 106h30. Une vraiment belle aventure et ma meilleure perf en ultratrail jusqu’ici. Je suis super content de ma course. Ma préparation a bien fonctionné même si j’aurais pu avoir un peu plus de puissance en montée. La gestion du sommeil a été plutôt réussie, 4h de dodo en tout et seulement un arrêt nécessaire sur le bord du chemin – beaucoup de siestes de 10 à 40 min.

Le premier, Pieter Kienzl, termine en 86h – sur la portion depuis la dernière base vie, j’aurais mis le même temps que lui, environ 13h. Le 3ème, Hendrik de Hambourg est 7h devant moi en 99h20. Luca Papi est 5èmeen 101h30. Le premier de ma catégorie d’age est 9ème, une petite heure devant moi. Derrière, mon poursuivant de la fin arrive 30 min après moi, et les deux suivants Thierry et Matthieu 2h45 derrière. Denise Zimmermann a eu une dernière étape avec un gros passage à vide et terminera au courage un peu avant 6h le lendemain matin, en 16ème position et 2ème féminine.

Le dimanche après 2 jours d’une sorte de coma intermittent au chalet à Montroc, chouchouté par mes parents, je revois avec grand plaisir les coureurs rencontrés sur les chemins – c’est fou comme ce genre d’épreuve peut créer des liens. Et un grand moment avec la remise des médailles finishers – tous les finishers sont appelés sur l’estrade un par un par ordre décroissant, et les podiums. Je suis deuxième de ma catégorie d’âge et j’ai le plaisir de partager le podium avec Thierry qui est troisième ! Premier podium de ma jeune « carrière » d’ultra-traileur, 12 ans après le premier marathon du Mont-Blanc !

En bonus, une Vidéo du podium

Et je termine avec un grand merci: à mes parents qui sont venus me retrouver et m’assister plusieurs fois sur la course, à ma femme chérie Anja qui me soutient et « s’occupe de tout » (« tout » incluant notamment nos deux enfants Marie et Cédric) pendant que je m’amuse dans les montagnes – courses et entrainement prennent du temps même en se limitant à une course par an, et à tous ceux qui m’ont suivi, famille et amis, notamment les traileurs, pour leurs encouragements pendant la course.

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